Ce manifeste est une interpellation venue de l'autre côté de la planète, produite par un Marquisien à l'occasion de la campagne présidentielle de 2012. Il ne reflète que l'opinion assumée d'un citoyen français, le chef IOLI. Il nous paraît intéressant de faire état de ce document historique. Il illustre l'intérêt à approfondir la pensée de l'autre pour mieux en connaître la réalité. C'est le propre de toute analyse de risque. Remarquons que ce manifeste est un précurseur des conclusions de la COP 21 (Paris - novembre 2015). Il fait plus de trois ans à l'avance le même constat percutant et propose un scénario plus effectif.

Manifeste du Mouvement écologiste radical d’Europe

C’est du choc des cultures que naît le progrès de l’Humanité. Émile n’est pas l’enfant des Lumières que le discours universitairement correct tente de faire accroire. Émile est le produit de la rencontre entre l’Europe et la Nouvelle Cythère, le fruit de leurs amours, la conjonction d’une vahine mā'ohi1 et d’un capitaine. Émile est l’invention du blanc. Émile est un supplément au voyage de Bougainville.

Nous, les Marquisiens, sommes les mimesis inversées des Européens. Nous possédons les vertus et défauts antipodiques des vertus et défauts européens. Bien que les uns affirment que les autres ont la tête en bas et les autres le contraire, personne sur cette planète sinon Dieu ne saura lesquels sont debout sur le nadir, la tête perdue dans les nuages, comme l’est l’albatros, lesquels sont debout sur le zénith, la tête enfoncée dans les sables comme l’est l’émeu.

Des sommets désertiques de notre île de Kunu Deva que les popa’a2 prononcent Nuku Hiva, les palabres de nos assemblées coutumières concluent après un quinquennat passé à faire mûrir notre réflexion commune, que la philosophie se loge aujourd’hui dans une vérité écologiste unique. Dieu soit béni !

Vérité écologiste unique, oui. L’Humanité dès lors qu’elle fut industrieuse s’est mal conduite. Depuis deux siècles, elle a creusé les continents pour en piller les ressources cachées. Et elle s’enterre dans une spirale vicieuse qui empoisonne les eaux et les airs. Nous, peuple de l’océan, loin des trésors enfouis dans les sous-sols, avons, par bonheur, échappé à ce trouble obsessionnel. Nous augurons. Les tribus des deux hémisphères vont gagner en sagesse. Elles prennent conscience que l’orbite de notre sphère s’approche dangereusement de celle d’un trou noir où survient l’implosion cosmique dernière. Leur démarche passe par l’expression d’un Manifeste clairement énoncé.

Nous, vos bons sauvages, exhibés sur nos blocs de basalte encoraillés, isolés sur nos îles loin au milieu de Moana, le grand Océan3, nous vous regardons faire et ne pas faire en dansant, en chantant et en hakant4. Nous palabrons dans nos assemblées coutumières. Nos manas5 expriment les plus audacieuses pensées. Nous concluons après un quinquennat passé à faire mûrir notre réflexion commune que la philosophie se loge aujourd’hui dans une vérité écologiste unique.

L’heure est grave. Les terres émergées risquent de sombrer sous le poids des carbones doublement oxydés. L’effet de serre se resserre, produit par l’agitation qui secoue les parages du 48e de latitude Nord et du zéroième6 de longitude. Signes des temps, les derniers glaciers du grand triangle mā'ohi ont fondu et par chez vous, la hausse du niveau de la mer ronge les fondations du Mont-Saint-Michel au risque de faire s’effondrer la Merveille. Nous invitons nos frères antipodiques à l’humilité. Nous les invitons à s’astreindre avec ardeur à une ascèse salvatrice. Nous savons leur goût pour la discipline librement consentie. Dieu vous pardonne ! Vous devez vous aussi, mes frères, engager les palabres dans vos assemblées coutumières. Et comme vous jouissez d’un climat plus vif que le nôtre, vous conclurez après un centième de quinquennat passé à faire mûrir votre réflexion commune que la philosophie se loge aujourd’hui dans une vérité écologiste unique. Dieu vous bénisse !

La vérité écologiste unique, la voici. Elle nous vient de nos racines les plus profondes. Aucune anthropologie, aussi structuralisante qu’elle soit ou qu’elle ne soit pas, ne peut pénétrer les secrets de cette vérité. Nous sommes des héritiers, de vrais héritiers. Et nous voulons faire partager notre héritage qui est, à nos yeux, le plus grand des patrimoines communs de l’Humanité, un héritage que nous avons recueilli dans les abysses auprès de nos cousins les ma’o, squales que nous respectons à grand et faste déploiement des quatre T : tikis7, tattoos, totems et tabous.

Nous ne prétendons pas avoir la recette du kava8 de l’immortalité. Faust, petit marquis, n’est pas Marquisien. Nous détenons seulement la clé de la survie d’une Humanité qui s’est égarée dans les arts industrieux et délétères, et cette clé est la vérité écologiste unique.

Pour sauver la planète Terre et lui faire retrouver les couleurs, les senteurs, les saveurs, les rumeurs et les caresses d’Eden, il faut sauvegarder la biodiversité et diminuer la pression anthropique. Vaste programme certes ! Mais un seul, simple et élégant geste suffit pour le mettre en application. Sauvegarder la biodiversité, c’est arrêter le massacre de nos frères animaux. Arrêtons de les dévorer ! Sauvegarder la biodiversité, ce n’est pas seulement être végétarien comme un sage Brahmane en charge du groupe intergouvernemental pour l’étude du climat le propose aux peuples des Nations unies. Sauvegarder la biodiversité, c’est également arrêter le massacre de nos frères végétaux. Arrêtons de les manger crus ou cuits, de les boire fermentés ou pur jus. Dans tout grain de café poussé vers le torréfacteur, sommeille une Jeanne d’Arc poussée vers le bûcher. Dans tout poireau, taro9 ou carotte digéré, les chlorophylles sont martyrisées, une source d’oxygène se meurt, le dioxyde démoniaque de carbone triomphe. Dieu nous pardonne !

Le principe du manifeste pour le Mouvement écologiste radical d’Europe est simple : interdisons-nous dès aujourd’hui de consommer poissons, mammifères, mollusques, oiseaux, escargots, insectes, invertébrés et zooplanctons et de les apprêter de légumes, fruits, algues, champignons, céréales, phytoplanctons, protéagineux et oléagineux. Notre régime alimentaire n’en sera que plus sain et nos maladies plus rares. Finis la vache folle, la grippe du poulet, la psitacchose du perroquet, l’ergot du seigle, la dépendance au paccalolo10, la mort subite de l’amanite phalloïde. Notre mot d’ordre : « Gracions les règnes animal et végétal ! » Gloire à Dieu !

Mais de quoi vivrons-nous, vous demandez-vous ? D’amour et d’eau fraîche. D’eau fraîche et d’amour. Aimons-nous les uns les autres. Revenons aux fondamentaux de notre culture. Le cannibalisme, le bon, le vrai, le pur cannibalisme de nos coutumes ancestrales. Aimons-nous les uns les autres. Renouons avec les recettes de nos anciens, la cuisson à l’étouffée ; créons en de nouvelles, le steak barbare. Mon Dieu, bénissez notre repas ! Mourir heureux, objet de tous nos désirs depuis notre cri primal, se réalisera enfin dès lors que la chair et le sang de chacun d’entre nous seront dégustés avec plaisir, amour et appétit par nos sœurs et frères. Accomplissons ce geste parfait de solidarité humaine : communions-nous les uns les autres !

Et dans un mouvement second, juste retour des choses, la pression anthropique sur la nature se sublimera. Quand Éve, la dernière vahine de ce bas monde, cuisinera al dente, le dernier tane11 de ce bas monde et en conséquence, sera absoute ad æternum de son péché originel, le paradis terrestre sera de retour. La parenthèse de l’anthropopithèque sera tournée. Notre chère et vieille planète sera sauvée. Rendons grâce à Dieu !


Heiva IOLI
Chef de Nosse Te Kana - Kunu Deva (Archipel des Marquises)
Publié le 12/03/2012

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  1. Femme en langue mā'ohi (Une Mā'ohi est une Polynésienne).
  2. Européen en langue mā'ohi.
  3. Nom que dans leur langue, les Polynésiens donnent à l'Océan Pacifique.
  4. Le haka est une contorsion chorégraphique polynésienne ponctuée de prières criées, rendue fameuse par les rugbymen néo-zélandais.
  5. Le mana polynésien, produit tangible de la foi, est peu connu en Occident.
  6. Zéroième, adjectif numéral ordinal : « La prise de la Bastille, ce fut (...) pour ainsi dire déjà le premier anniversaire de la prise de la Bastille. Ou enfin le zéroième anniversaire. » Charles Péguy in Clio, 1917. Les Polynésiens, les plus anciens navigateurs transocéaniques, emploient traditionnellement cette numération ordinale originale.
  7. Le tiki est une représentation de Dieu, sculptée dans le basalte.
  8. Dans les îles du Pacifique, la feuille de l'arbre à kava, une fois longuement mâchée par les femmes, est mise à fermentée pour en faire une boisson rituelle. Les réunions coutumières s'ouvrent par un kava : partage du breuvage servi dans une demi-coque de noix de coco, que chaque participant se repasse après en avoir bu une gorgée. Ici le mot kava est employé dans le sens figuré d'élixir.
  9. Plante tropicale (aracées) cultivée pour son tubercule alimentaire.
  10. Appellation locale du chanvre.
  11. Homme en langue mā'ohi (polynésien).